Et si Aristote n’était pas né…

Van Vogt.

Tant de gens l’encensent.

Tant de gens le descendent.

Il est parfait pour commencer de bon pied le challenge estival du RSF blog : 

Si on reste dans le contexte de la littérature SF du début de la guerre froide, des space opera d’avant les années 50 et des réflexions sur la relativité de l’humanité et de ses fondements culturels, y’en a pas des masses. Le cycle de Van Vogt fait donc date.

Le cycle du non-A c’est tout ça à la fois. 

On commence comme le Jacques de Diderot avec un personnage qui (spoiler!) ne sait pas d’où il vient ni où il va et qui à la limite s’en fout. C’est pas ça le plus important, il peut s’adapter à tout ce qu’on lui impose. Seule la logique aristotélicienne – qu’on suit, nous lecteur, même sans le savoir – nous empêche de nous intégrer, de nous moduler, d’être flexible à toute situation. Cette logique A implique que le monde soit divisé en catégories d’interprétations : le corps, l’interne, l’extérieur, les sentiments, les autres, le moi… Tout ceci construit un monde. En nous y incluant.

Le non-A c’est une plongée dans une autre culture fondée sur une autre logique. Et si on s’adapte pas on est un peu comme un GPS qui, alors qu’une nouvelle route a été tracée, s’obstine à vouloir nous faire faire demi-tour, estimant que nous roulons alors dans la brousse.

C’est ce présupposé qui a attiré mon regard sur cette oeuvre. Au départ.

L’excitation de longue haleine provoquée par le genre du space opera a ensuite pris le dessus. On suit un personnage. Deux personnages. Trois, quatre, cinq, six…  Nager entre les lignes, dans les fleuves de narrations et d’événements. Les intrigues diplomatiques sont légions. Axée sur le personnage principal qui hors du cadre A ne se préoccupe que de plans généraux mouvants et fixes sans compromis individuels.

Premier Tome : Le monde des Non A (1945/1953)

Encore un peu et on aurait pu le présenter sous l’étiquette d’un thriller politique, un roman d’espionnage avec pour héros un idéaliste qui semble retourner sa veste à chaque page et qui pourtant conserve une singulière constante. Comme inchangé et pourtant qu’est ce qu’il bouge. Encore un tour hors du monde cadré A où ce qui bouge ne peut être immobile, et ce qui change ne peut être inchangé. Ces oppositions n’ont plus lieu.

Les choses sont subtiles mais peu complexes à saisir. Malgré tout, une certaine linéarité littéraire et narrative se dégage. On ne perd jamais de vue le personnage principal et on ne s’embrouille pas trop dans les différents fils de l’enquête et de l’aventure. La puissance est volatile et qui l’attrape s’évapore. Les soumis d’aujourd’hui seront les exploiteurs de demain.

Le voyage en prend des couleurs et des limites nouvelles. Les intrigues subissent – sur les trois volumes – des retournements de situation qui seraient spectaculaires s’ils étaient au moment où on le voudrait. Ici, ce n’est pas au décollage d’une navette que tout à coup le pouvoir change de main. Mais plutôt sur un coup de fil au fond de la forêt géante vénusienne.

Les plus calmes des non-A se contente d’observer et essaye de ne pas trop se mêler de toutes ces affaires. Jusqu’à ce qu’on s’intéresse à eux.

La galerie de costume et de décor est très riche. On notera parmi d’autres, une ville centrée autour d’un ordinateur surpuissant qui gère des jeux plus complexes et plus importants qu’un concours de l’administration catégorie A, une forêt brumeuse d’arbres géants, des souterrains, des plate-formes trop étriquées politiquement, des réseaux corrompus, …

Et des voyages beaucoup de voyages.

Le tout sur le rythme d’une quête d’identité qui n’intéresse que le lecteur si A et non le personnage principal tellement non-A.

Vous en dire plus serait du spoil.

A noter que le traducteur est loin d’être inconnu… Boris Vian.

Deuxième tome :  Les joueurs du Non-A (1956/1957)

La quête d’identité prend un nouveau tournant.

Changement de décor, de la guerre diplomatique en quasi-huis clos dans un vaisseau. Deux voire trois narrateurs et narrations se mêlent. On croit comprendre, mais les fins sont toujours plus étonnantes qu’il n’y paraît.

Pour une fois le personnage auquel on s’attache est probablement celui qui est le plus lâche et le plus faible. Sans que cela nuise à son importance.

Tome très différent du précédent et qui, malgré tout joue à mélanger nos catégories de jugement. Qui est « je »? Un individu a t’il réellement une importance quelconque dans le déroulement des événements, même narratifs? Il plaît par son aspect guerre des consciences, des traditions, des temps et des volontés. Les tractations sont de haute volée, toujours sans y paraître.

Les jeux sont faits ! Qui gagnera la partie?

Troisième tome : La Fin du Non-A (1984)

Dernière étape de la quête littéraire de l’identité, il faut que le « JE » soit Autre. Si vous étiez mis dans la peau de l’alien. Alors que vous êtes terrien. Tout se déroule selon cette inversion qui permet de traiter le personnage principal – qui déjà défie les catégories du temps et de l’espace par certaines capacités très spéciales – d’une encore nouvelle façon.

Très critiqué, le troisième volume, lu à la suite des premiers, sans faille temporelle, s’intègre parfaitement dans le tableau y ajoutant la dislocation de l’espace temps historique qui manquait encore au travail de sape fondamentale de Van Vogt, n’en déplaise aux fanatiques et lunatiques du genre.

Le rôle de l’individu est une fois de plus mise en doute puisqu’une mouche paraît déclencher des effets papillons qui après coup s’avèrent broutilles. En effet, ce tome est parfait pour les amateurs de diplomatie inter-galactique en temps de guerre – alors que le deuxième tome était lui plutôt du temps de paix, lutte de pouvoir. Et dans le premier tome, lutte pour la survie.

Le cycle prend de l’ampleur

Tout en gradation, tout en détournement, inversion et sans accroc – la forme du texte lui-même n’est pas très originale, c’est son fond qui l’est – ce cycle est réellement particulier dans l’histoire du genre.

Malgré des intrigues différentes, les trois tomes ont une véritable continuité. Continuité dans l’interruption, temps sans secondes, lieux sans espaces, la logique non-aristotélicienne a encore frappé. Veuillez attacher vos ceintures d’insécurité !

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