Après le Fin-de-Siècle, essayez le Premier-Siècle

Amin Maalouf – Le Premier siècle après Béatrice

Un titre aussi princier et « L’allégorie du Printemps » de Boticelli en couverture (du Livre de Poche) : tout prête à croire que ce petit roman de 150 pages sera historique – même fictivement.

Rien en effet ne nous amène à croire, dans son marquage, que ce court texte est une chronique d’anticipation d’une acuité éthique impressionnante et d’une sensibilité rare.

Notons au passage que, c’est vrai, si l’on joue sur les concepts, ce roman est un roman historique parce qu’un d’un côté il raconte une histoire, ensuite du point de vue du temps du narrateur il raconte des événements passés. C’est donc historique pour lui. Et pour le lecteur qui le suit. Finalement l’anticipation n’est elle pas une histoire du futur… ayant pour fonction auxiliaire une histoire du présent. Je me perds un peu. Reprenons. 

Le rythme de départ est loin d’être haletant et l’intrigue se met en place tout doucement comme si le narrateur se tenait là au creux de notre oreille et qu’il avait toute la nuit pour nous raconter son histoire. Qui a des allures de conte cruel parfois.

Il ne cesse de répéter qu’une chose terrible est arrivée à l’humanité. Le monde court à sa perte. et il a vécu de son petit point de vue personnel le moment charnière, l’instant gouffre où tout a basculé.

Serait-ce spoiler que de dévoiler ce que la quatrième de couverture annonce de but en blanc et sans rougir? Peut-être. Ceci dit, la chose terrible tant annoncée est très originale et c’est bien la première fois que je lis quelque chose à ce propos. Ceux qui ne veulent pas savoir ce qui est arrivé avant de lire le livre devrait s’arrêter bientôt de lire cette chronique, en restant assuré que les questions éthiques soulevées sont particulièrement stimulantes intellectuellement et que l’auteur a réussi à l’aide de trois personnages uniquement à rendre réaliste car intimiste un récit d’angoisse et d’amour pour une humanité en perdition.

Pour les autres, qui ne craignent pas que l’on soulève les jupes de ces Messieurs Intrigues et Coeurs-du-Roman, suivez moi dans le repli de leurs kilts !

La grande affaire du roman est que la science est parvenue à mettre au point une substance permettant de choisir le sexe de l’enfant à naître : il suffit que l’homme en prenne avant la procréation et il fera un garçon !

Combien de familles veulent des fils comme premier enfant, comme héritier? Pour travailler? Pour procréer? Cette tradition misogyne peut enfin se réjouir : les filles ne naîtront plus chez eux !

Evidemment la découverte n’a pas été un succès immédiat : les comités éthiques opposant leur véto et l’opinion publique regimbant dans les pays occidentaux en raison de la discrimination flagrante du procédé et des dangers évidents qu’il représente.

Comment vendre un produit que la bonne société rejette? Passer par le marché noir : le produit y existe déjà en réalité. La demande est là. L’offre aussi, mais il lui manque un petit quelque chose : l’efficacité. Qui rendra efficace toutes ces pilules, poudres et autres baumes de virilité contagieuse?

La science est synonyme d’efficacité. A retenir.

La tradition est symbole de profits. A retenir.

Les intellectuels ont raison mais ne sont écoutés ni par l’efficacité, ni par le profit.

C’est là le grand drame de notre témoin narrateur. L’impuissance de la connaissance. Question qui sous-tend tout ce récit de la dégradation infernale du monde sur tous les plans.

Démographique.

Politique.

Médiatique.

Economique.

Amoureux.

L’expérience de pensée est large et fine.

Toutes les conséquences sont tirées de cette situation inextricable (parce que l’humanité est en grande partie guidée par des instincts bestiaux et triviaux) avec une prudence et une modestie qui surprend à chaque chapitre.

Le style est fluide et soigné et ouvrent des horizons de réflexion, c’est le genre de livre que l’on relit dans le désordre avec plaisir pour y découvrir toujours de nouvelles choses.

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Chroniqué pour le Challenge Fins du monde :

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